Fourier et la Révolution

Après l'arrestation du roi à Varennes en août 91, les puissances austro-allemandes menacent la France. L'Assemblée nationale déclare la guerre à l'Autriche en avril 92 ; la France est envahie : la patrie en danger (décret de juillet 92). Le gouvernement lève une armée de 300 000 hommes. Les premiers combats sont désastreux pour la France, Paris menacé et la Vendée entre en rébellion. L'heure est grave. Joseph Fourier se réveille et s'engage pour son pays, tardivement peut-être, mais résolument. Il salue ce gouvernement libre, exempt de rois et de prêtres et rêve d'affranchir de ce double joug la terre d'Europe si longtemps usurpée. Il participe aux travaux de la Société populaire d'Auxerre, incite à la levée des soldats et devient commissaire du recrutement. A ce titre, il parcourt les campagnes, mais le travail devient vite difficile : après les victoires de Valmy et de Jemmapes (fin 1792), la peur s'est éloignée, les volontaires se font rares, les recruteurs sont insultés ou même agressés.

En mars 93, il devient membre du Comité de surveillance d'Auxerre composé de 12 patriotes, vite chargés d'établir la liste des étrangers — qu'on surveillera de près, le pays étant en guerre — et, bientôt, des suspects. Ce travail ne lui plaît guère, c'est un modéré parmi des jacobins ; les arrestations qu'indirectement il cautionne lui paraissent arbitraires. Il démissionne en septembre 93. Démission refusée. Il lui est difficile d'agir à sa guise et selon ses convictions humanitaires. Fin 93, il est envoyé en mission militaire à Orléans, où une rébellion de sans-culottes s'est dressée contre les jacobins au pouvoir et leur dirigeant Laplanche, commissaire enragé envoyé par Paris. Il tente de modérer ce dernier. Mais c'est Laplanche qui gagne et fait destituer Fourier de sa mission, puis le décrète en arrestation (mandat non exécuté).
Joseph revient à Auxerre ; il veut rompre avec la politique qui l'a trop déçu et reprend l'enseignement. Il est maintenant chargé de la plus haute classe, celle de rhétorique. Il participe au sauvetage des livres ecclésiastiques et des chartes nobiliaires que les lettrés veulent conserver comme archives. Un poste de bibliothécaire vient d'être créé à Auxerre. Il postule pour la fonction et va soutenir sa candidature à Paris. Mal lui en prend, la Terreur y règne ; on lui rappelle son passé. Menacé, il revient à Auxerre, mais il est arrêté fin juin et emprisonné à Paris. Des Auxerrois s'associent pour demander sa libération. Sur leur foi, il est libéré ... pour être à nouveau arrêté trois jours plus tard, le 11 juillet 1794, toujours sur décision parisienne. Il ne doit son salut qu'à la chute de Robespierre (27 juillet, 9 thermidor) ; les prisons se vident ; il est de retour à Auxerre fin juillet et reprend — sans enthousiasme semble-t-il — sa place au Comité révolutionnaire. Toujours enseignant, il prétexte vite d'une loi interdisant les cumuls, les doubles fonctions, démissionne du comité le 23 août et postule pour un poste d'instituteur salarié par la nation qu'il obtient peu après.

Retour à la science

Fourier a maintenant 26 ans. Un décret du 30 octobre 94 (9 brumaire an 3) crée une Ecole normale (EN) à Paris pour élever le niveau des professeurs. Y seront admis de jeunes enseignants à raison d'un pour 20 000 habitants. Fourier n'est pas désigné par Auxerre, on ne sait pas pourquoi mais on le devine. C'est le district voisin, celui de St-Florentin, qui le délègue. En fin d'année, il part pour Paris ; les cours débutent à la mi-janvier 95 avec 1400 élèves, peu de places, des professeurs savants, mais pas forcément pédagogues. Les cours sont peu nombreux, mais des séances de discussion sont organisées par groupes d'élèves : Joseph s'y fait remarquer favorablement par Lagrange et par Laplace qui lui confient la conduite d'un groupe : il devient directeur des conférences de mathématiques. L'école, trop complexe et inadaptée, avec des élèves de niveaux inhomogènes, est vite délaissée : elle ferme le 30 prairial (18 juin 95) sans délivrance de diplôme, ni affectation de poste.

En mars 95, Joseph avait eu des comptes à rendre à Auxerre, dont les édiles cherchent à l'exclure de l'EN. Il est inquiété sur son activisme de 1793 et arrêté à Paris [pour des raisons exactement inverses de celles ayant occasionné sa première arrestation]. Des lettres affluent pour le défendre ; son frère vient même en personne à Paris pour témoigner. Il est libéré assez rapidement, sans être totalement disculpé.

L'Ecole polytechnique (EP) est créée au début de prairial (mi-mai) pour les besoins de l'armée et du génie civil. Monge, l'un des professeurs, fatigué, recommande Fourier pour un poste auxiliaire ; il sera substitut de l'administration chargé de la police, sans doute une sorte de surveillant, mais rapidement il devient substitut adjoint chargé de cours, l'équivalent de nos assistants actuels. A la fin de l'année, il enseigne à l'EP l'analyse algébrique ; en mai 96, s'y ajoute le calcul différentiel et intégral et, plus tard, la mécanique. Contrairement à beaucoup de professeurs de l'époque, il n'improvise pas. Ses cours, bien préparés, sont jugés excellents.


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