Jean-François Champollion
(1790-1832)

Jean-François Champollion ou Champollion le jeune, né à Figeac, impasse de la Boudousquerie, le 23 décembre 1790, est le frère cadet de Jacques-Joseph (appelé, lui, Champollion-Figeac ou Champollion l'ancien). Ils ont près de 12 ans d'écart.

En 1801, Jacques-Joseph fait venir à Grenoble son frère Jean-François, alors âgé de 11 ans, élève doué, mais instable et difficile. Il ne reverra plus sa mère. Son frère se chargera de son éducation (latin, grec, hébreu – à 11 ans !), lui paiera un excellent professeur particulier, tout en lui faisant suivre les cours de l'Ecole centrale de Grenoble, puis ceux du lycée, et enfin des études à l'Ecole des langues orientales à Paris (1807-09). Il a été pour lui à la fois son père, son maître et son élève, mais aussi son mécène. Plus tard, quand l'élève aura dépassé le maître, il deviendra son assistant.

Joseph Fourier avait remarqué dès le lycée le jeune Champollion comme un élève prometteur (1804). Il le qualifiait alors de poulain fougueux, qui réclame triple ration. Il l'avait conseillé dans ses études, il était intervenu pour qu'il ait plus de liberté comme demi-pensionnaire (Jean-François n'appréciait guère la discipline militaire de l'école centrale) ; plus tard il lui facilitera sa carrière (exemption du service militaire ; orientation vers les Langues orientales ; emploi à la bibliothèque, nomination dans le corps professoral de la faculté des lettres de Grenoble à 20 ans...).

Vocation précoce

Le séjour de Jean-François à Paris ne manque pas de faire penser à celui de Stendhal, sept ans plus tôt. Il trouve, lui aussi, la capitale laide, sale, sans montagnes et pleine de gens prétentieux. Il l'appelle Babel. Il veut cependant fréquenter la bonne société. Pour cela, il faut mener un certain train de vie et d'abord être bien habillé. Il réclame en permanence dans ses lettres de l'argent à son frère, tout comme Stendhal à son père, et avec guère plus de succès. La vie mondaine à Paris coûtait trop cher pour nos Grenoblois ... Mais à la différence de Beyle, Jean-François ne vouera jamais à son financier – son frère – une haine atroce pour son impécuniosité (1). Bien au contraire ...

Différence également avec Stendhal : à Paris, il travaille. Il suit les cours des meilleurs maîtres en langues orientales et dans les meilleures institutions, comme le Collège de France, l'Ecole des langues orientales, la bibliothèque impériale. Comme Fourier, il lui arrivera de remplacer parfois son maître sur l'estrade, tellement son savoir atteint vite celui des plus grands.

Dès son jeune âge, Jean-François s'était passionné pour l'Egypte et voulait découvrir le secret (2) des hiéroglyphes. Il avait lu à Grenoble tout ce qu'il pouvait trouver sur l'Egypte, en particulier les archives de l'Institut d'Egypte et avait publié à 14 ans son premier essai. Les antiquités égyptiennes de la bibliothèque municipale lui ont procuré son premier champ d'investigation. Fourier lui avait fait rencontrer le moine dom Raquel qui avait initié le jeune élève aux langues coptes et éthiopiennes pour son plus grand bien (il comprendra plus tard que le copte est la langue la plus proche de l'égyptien antique, celui des hiéroglyphes).


Grâce à Fourier, Champollion pourra étudier une copie de la pierre de Rosette. Il étudiera toutes les langues pouvant avoir rapport avec l'égyptien : le latin, le grec, l'hébreu, l'arabe, le syriaque, le chaldéen, le copte et même le persan, le sanscrit et le chinois..., sans compter l'étrusque ! Il passe son doctorat devant la faculté des lettres de Grenoble et, à 18 ans, devient professeur adjoint d'histoire ancienne dans cette faculté. Bien que n'appréciant guère cette carrière, ce fut un enseignant particulièrement scrupuleux et passionnant.

Ci-contre, la pierre de Rosette (1,2 m sur 0,9 m)
en 3 langues : hiéroglyphe(3), démotique et grec.
Pour voir plus en détail les 3 parties de la pierre,
cliquer ici : hiéroglyphe, démotique et grec
(ces images sont extraites – avec sa permision –
du site de Christophe Corsi : 2terres.hautesavoie.net)

Turbulences

En 1815, après les 100 jours, ne cachant pas ses sentiments républicains, il est proscrit par le roi ; son frère et lui sont qualifiés de personnes dangereuses et assignés à résidence à Figeac (voir la page consacrée à son frère). Au bout de 18 mois d'exil, Jean-François obtient l'autorisation de revenir à Grenoble. Il quitte Figeac en octobre 1817, après avoir arrangé au mieux la difficile situation financière de ses sœurs provoquée par l'ivrognerie du père. Accueilli triomphalement à sa descente de diligence, il retrouve son poste de professeur d'histoire, mais au collège et non à la faculté qui avait été dissoute. Il consacre le meilleur de son temps à sa passion pour les hiéroglyphes et à l'animation d'une école mutuelle à Montfleury. Cet enseignement est encouragé par le nouveau préfet Choppin d'Arnouville, plus libéral que le précédent, et qui prend d'ailleurs volontiers conseil auprès de Champollion.

Il se marie en décembre 1818 à Grenoble avec Rosine Blanc, qu'il aimait depuis 1814, fille d'un gantier et cousine de sa belle-sœur Zoé Berriat. Ce mariage n'était apprécié ni du père de Rosine, ni du frère du marié (qui n'assistera d'ailleurs pas au mariage). Ils trouvaient l'un et l'autre le parti trop peu reluisant. Rosine fut, semble-t-il, une compagne attentive et fidèle, l'assistant même dans ses travaux ; cependant, la vie mondaine de Paris, plus tard, ne lui plaira guère. Elle lui donnera en 1824 une fille, Zoraïde (née à Grenoble, elle épousera plus tard un Chéronnet). Entre eux, ce ne fut pourtant pas le grand amour. Prompt à s'enflammer, Jean-François avait auparavant aimé passionnément d'autres femmes, dont sa belle-sœur Pauline. Plus tard, à 35 ans, il s'éprendra d'une jeune italienne, intellectuelle et ambitieuse, Angellica Palli. Ce dernier amour, sans doute non partagé, a suscité une correspondance enflammée qui est parvenue jusqu'à nous.


Statue par Bartholdi
Revenons en 1818. Le 24 juillet, Champollion donne une nouvelle communication à la Société des sciences et des arts de Grenoble (l'ex-académie) intitulée Explication d'un fragment de la pierre de Rosette. Cette communication marque le début de ses découvertes, mais elle passe presque inaperçue. A la suite de divers événements politiques et même d'émeutes en 1819-20, de nouveaux dirigeants, très réactionnaires, sont nommés à Grenoble. La situation se tend. Les Champollion sont chassés de la bibliothèque. Toujours aussi bouillant, progressiste, ennemi de la calotte (parti des conservateurs catholiques), Jean-François aurait participé le 20 mars 1920, avec des soldats mutinés et derrière un drapeau tricolore, à un défilé politique qui va planter ce drapeau sur le fort Rabot (colline de la Bastille). Champollion est arrêté, il évite de justesse la cour martiale, mais est destitué de toutes ses fonctions. En juillet 1821, sans ressources, désespéré, pressé par son frère, il le rejoint à Paris. Il a 30 ans, il a beaucoup progressé dans l'étude des hiéroglyphes, mais sa santé est mauvaise. Jacques-Joseph va l'aider financièrement et intellectuellement. Il lui a trouvé un logement près de chez lui, rue Mazarine.  

La lettre à M. Dacier

L'année suivante, Jean-François est sûr d'avoir trouvé la clé des hiéroglyphes : ce serait en quelque sorte un rébus, les dessins symbolisant tantôt des sons (phonogrammes), tantôt des objets (idéogrammes), tantôt des concepts logiques (déterminatifs). Après avoir annoncé sa découverte à son frère, au travail à l'Institut (14 septembre 1822), fou de joie, il s'évanouit et serait resté pendant 5 jours dans le coma. Le 22, il écrit au secrétaire perpétuel de l'académie des Belles-lettres, Dacier, une lettre célèbre déclarant qu'il sait lire les hiéroglyphes.

Il montre également que le zodiaque de Denderah est beaucoup moins ancien que le pensait Fourier et qu'il ne date que des Ptolémées. Fourier lui rend hommage pour cette datation.

Ce mot aurait été le premier compris par Champollion. Il savait que le cercle en copte traduisait le soleil et se prononçait rhé ou rha ; il savait aussi que les deux derniers symboles se lisaient ess ; le 2e symbole pouvait venir du copte mess qui signifiait naître. Il n'en conserva que la 1ère lettre. D'où la suite : ra - m - ess - ess, c'est-à-dire le nom du pharaon Ramsès.

L'annonce de cette découverte fait grand bruit. Beaucoup de Français y voient une revanche sur l'Angleterre, ravisseuse de la pierre de Rosette. L'Anglais Young prétend alors avoir découvert le langage des hiéroglyphes avant Jean-François. Sa revendication ne fait qu'accroître la polémique. Tout un clan, derrière les Anglais, ne veut pas reconnaître le mérite de Champollion, à cause de la jalousie de ses pairs ou de son passé politique. Ce clan regroupe la majorité, très conservatrice, des spécialistes en la matière et celle de l'académie des Belles-lettres, qui, d'ailleurs, continuera à refuser la candidature de Jacques-Joseph et n'acceptera celle de Jean-François qu'à la toute dernière extrémité (Dacier, lui, a toujours été favorable aux deux frères). Pour la majorité des Français, Champollion devient bientôt un héros national. Le roi le protège, sur l'intervention de son conseiller privé, le duc de Blacas, qui deviendra son mécène.

Célébrité reconnue

En 1824, recommandé, sur l'intervention de Jacques-Joseph, par le prince d'Orléans (futur Louis-Philippe), Jean-François va passer plusieurs mois à Turin, où le roi vient d'acquérir la collection égyptienne de l'aventurier Drovetti, ex-consul de France en Alexandrie ; il sera chargé d'en établir le catalogue. Il est accueilli avec honneur et chaleur par les Italiens. L'année suivante, il s'en va à Rome et se voit félicité par le pape pour sa datation (5) du zodiaque de Denderah : en effet, le pape ne voulait pas admettre qu'il soit antérieur à l'époque supposée du déluge biblique ; il est tellement satisfait de Champollion qu'il veut le nommer cardinal !

Le duc de Toscane invite ensuite Jean-François à Florence où il peut étudier une belle collection d'antiquités. En 1825, une cargaison d'antiquités égyptiennes, amassée par Salt, arrive dans le port de Livourne. Jean-François persuade le roi de France de l'acheter, comme il l'avait fait, sans succès, pour la collection Drovetti (c'est Jomard, un collègue jaloux, qui avait fait alors échouer la transaction). Cette fois-ci, le roi accepte, donne la collection au Louvre et nomme Champollion conservateur du musée égyptien du Louvre (musée inauguré par Charles X fin 1827). En 1926, Jean-François part à Livourne prendre livraison de cette cargaison. C'est là qu'au milieu des honneurs officiels, la poétesse Angelica Palli lui déclame un poème brûlant en pleine séance de l'Académie locale. Il en tombera amoureux.

En juillet 1828, à 38 ans, Jean-François peut enfin se rendre en Egypte avec une petite équipe, dont son élève italien, Ippolito Rosellini, devenu son adjoint. Le voyage est financé par la France et par le duc de Toscane. Il durera 17 mois. Ce furent des mois de fête et d'enchantement pour Jean-François, bien accueilli par les autorités et très bien servi par une équipe coopérative. Seule la santé n'était pas au rendez-vous.

Il étudie les temples et les tombeaux ; il parvient à lire toutes les inscriptions et constate que sa grammaire était juste. Il dévoile les peintures cachées de Béni-Hassan, s'attarde dans la Vallée des rois, visite même le site d'Abou-Simbel. Il choisit à Louqsor l'obélisque que le vice-roi d'Egypte voulait offrir à la France. Il note que certaines interprétations des savants de l'expédition de 1798 sont erronées et que beaucoup de monuments décrits à cette époque ont été saccagés par des aventuriers. Cette expédition n'opéra que très peu de fouilles. Fidèle à ses idéaux, il s'intéresse au sort des fellahs, leur donne des conseils et défend vigoureusement leur cause auprès du pacha.

Ci-contre, entrée du temple de Louxor.
A sa droite, emplacement de l'obélisque choisi par Champollion et transféré à Paris.

Champollion était déjà très mal en point avant son départ et, travaillant sans relâche, n'accordait aucun souci à sa santé. A son retour en décembre 1829, il doit subir une quarantaine à Toulon dans un lazaret humide et glacé, lui qui sortait de la chaleur du désert. Il ne s'en remettra pas. Après les Trois glorieuses, le gouvernement de Louis-Philippe crée pour lui en mars 1831 une chaire d'archéologie au collège de France. Il développe une intense activité, partagée entre la gestion de son musée, la préparation de ses cours, le transfert de l'obélisque(6), la rédaction d'une Grammaire égyptienne et celle du rapport sur son expédition... Il trouve le temps d'aller passer trois mois à Figeac fin 1931. Ce ne seront pas des vacances, mais il retrouve ses sœurs et un peu de santé.

Atteint de la goutte, sans doute de la tuberculose, du diabète et probablement d'une bilarziose contractée en Egypte, il meurt de surmenage et d'épuisement le 4 mars 1832 à 41 ans. Il est enterré, selon sa volonté, auprès de Fourier dans le cimetière du Père Lachaise à Paris.


Notes
1. A la même époque, le dauphinois Louis Vicat va également faire ses études à Paris (Polytechnique), toujours sur les instances de Fourier. Lui non plus n'était pas riche, mais il était sans doute moins exigeant ...     Retour au texte

2. C'est l'empereur romain Théodose qui, en faisant fermer les temples païens en 384, avait fait perdre la mémoire de cette écriture antique qui datait d'avant l'an –3000. Différents chercheurs avaient essayé avant Champollion de percer ce secret, spécialement à partir des monuments égyptiens érigés à Rome. Sur la pierre de Rosette, il était en concurrence avec plusieurs savants, dont le physicien anglais Thomas Young.     Retour au texte

3. On parle quelquefois d'une autre écriture égyptienne, le hiératique. Il ne s'agit que d'une transcription cursive des hiéroglyphes. Entre ces deux écritures, la relation est du même type qu'entre notre écriture manuelle et nos caractères d'imprimerie.     Retour au texte

4. La statue en marbre sculptée par Bartholdi vers 1875 est au Collège de France. Son ébauche en plâtre a été donnée au musée de Grenoble en 1905 ; le conservateur Andry-Farcy la rétrocéda au lycée Champollion, où elle fut beaucoup dégradée. Restaurée avec bien des difficultés, elle est depuis 1995 abritée par le nouveau musée de Grenoble ; une copie en a été tirée à l'échelle 1 pour le lycée Champollion avec des moyens ultra-modernes (imagerie 3D virtuelle).     Retour au texte

5. Bien sûr, Champollion savait très bien que la civilisation égyptienne était bien antérieure au zodiaque de Denderah. La célèbre phrase de Bonaparte : Soldats, du haut de ces pyramides, 40 siècles nous contemplent, était encore au moins de 5 siècles en dessous de la réalité.     Retour au texte

6. L'obélisque de 230 tonnes, choisi et négocié par Champollion, a été enlevé à Thèbes en 1832 par l'ingénieur Lebas. Un voilier spécial dut être construit en 1830, le Luxor, une allège à fond plat. Amenée à pied d'œuvre grâce à deux crues du Nil successives, l'allège parvint à Paris en décembre 1833, au terme d'un voyage de 12 000 km ayant duré 2 ans et demi. Elle dut encore aller charger un socle de 240 tonnes en granit au bout du Finistère en 1835. L'obélisque a été érigé place de la Concorde le 25 octobre 1836 grâce aux bras de 250 artilleurs dirigés par Lebas. Parmi les inscriptions figurant sur son socle, aucune n'y mentionne le rôle déterminant de Champollion dans cette acquisition.


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