Jean-François Champollion
(1790-1832)
En 1801, Jacques-Joseph fait venir à Grenoble son frère Jean-François, alors âgé de 11 ans, élève doué, mais instable et difficile. Il ne reverra plus sa mère. Son frère se chargera de son éducation (latin, grec, hébreu – à 11 ans !), lui paiera un excellent professeur particulier, tout en lui faisant suivre les cours de l'Ecole centrale de Grenoble, puis ceux du lycée, et enfin des études à l'Ecole des langues orientales à Paris (1807-09). Il a été pour lui à la fois son père, son maître et son élève, mais aussi son mécène. Plus tard, quand l'élève aura dépassé le maître, il deviendra son assistant.
Joseph Fourier avait remarqué dès le lycée le jeune Champollion comme un élève prometteur (1804). Il le qualifiait alors de poulain fougueux, qui réclame triple ration. Il l'avait conseillé dans ses études, il était intervenu pour qu'il ait plus de liberté comme demi-pensionnaire (Jean-François n'appréciait guère la discipline militaire de l'école centrale) ; plus tard il lui facilitera sa carrière (exemption du service militaire ; orientation vers les Langues orientales ; emploi à la bibliothèque, nomination dans le corps professoral de la faculté des lettres de Grenoble à 20 ans...).
Le séjour de Jean-François à Paris ne manque pas de faire penser à celui de Stendhal, sept ans plus tôt. Il trouve, lui aussi, la capitale laide, sale, sans montagnes et pleine de gens prétentieux. Il l'appelle Babel. Il veut cependant fréquenter la bonne société. Pour cela, il faut mener un certain train de vie et d'abord être bien habillé. Il réclame en permanence dans ses lettres de l'argent à son frère, tout comme Stendhal à son père, et avec guère plus de succès. La vie mondaine à Paris coûtait trop cher pour nos Grenoblois ... Mais à la différence de Beyle, Jean-François ne vouera jamais à son financier – son frère – une haine atroce pour son impécuniosité (1). Bien au contraire ...
Différence également avec Stendhal : à Paris, il travaille. Il suit les cours des meilleurs maîtres en langues orientales et dans les meilleures institutions, comme le Collège de France, l'Ecole des langues orientales, la bibliothèque impériale. Comme Fourier, il lui arrivera de remplacer parfois son maître sur l'estrade, tellement son savoir atteint vite celui des plus grands.
Dès son jeune âge, Jean-François s'était passionné pour l'Egypte et voulait découvrir le secret (2) des hiéroglyphes. Il avait lu à Grenoble tout ce qu'il pouvait trouver sur l'Egypte, en particulier les archives de l'Institut d'Egypte et avait publié à 14 ans son premier essai. Les antiquités égyptiennes de la bibliothèque municipale lui ont procuré son premier champ d'investigation. Fourier lui avait fait rencontrer le moine dom Raquel qui avait initié le jeune élève aux langues coptes et éthiopiennes pour son plus grand bien (il comprendra plus tard que le copte est la langue la plus proche de l'égyptien antique, celui des hiéroglyphes).
Turbulences
En 1815, après les 100 jours, ne cachant pas ses sentiments républicains, il est proscrit par le roi ; son frère et lui sont qualifiés de personnes dangereuses et assignés à résidence à Figeac (voir la page consacrée à son frère). Au bout de 18 mois d'exil, Jean-François obtient l'autorisation de revenir à Grenoble. Il quitte Figeac en octobre 1817, après avoir arrangé au mieux la difficile situation financière de ses surs provoquée par l'ivrognerie du père. Accueilli triomphalement à sa descente de diligence, il retrouve son poste de professeur d'histoire, mais au collège et non à la faculté qui avait été dissoute. Il consacre le meilleur de son temps à sa passion pour les hiéroglyphes et à l'animation d'une école mutuelle à Montfleury. Cet enseignement est encouragé par le nouveau préfet Choppin d'Arnouville, plus libéral que le précédent, et qui prend d'ailleurs volontiers conseil auprès de Champollion.
Il se marie en décembre 1818 à Grenoble avec Rosine Blanc, qu'il aimait depuis 1814, fille d'un gantier et cousine de sa belle-sur Zoé Berriat. Ce mariage n'était apprécié ni du père de Rosine, ni du frère du marié (qui n'assistera d'ailleurs pas au mariage). Ils trouvaient l'un et l'autre le parti trop peu reluisant. Rosine fut, semble-t-il, une compagne attentive et fidèle, l'assistant même dans ses travaux ; cependant, la vie mondaine de Paris, plus tard, ne lui plaira guère. Elle lui donnera en 1824 une fille, Zoraïde (née à Grenoble, elle épousera plus tard un Chéronnet). Entre eux, ce ne fut pourtant pas le grand amour. Prompt à s'enflammer, Jean-François avait auparavant aimé passionnément d'autres femmes, dont sa belle-sur Pauline. Plus tard, à 35 ans, il s'éprendra d'une jeune italienne, intellectuelle et ambitieuse, Angellica Palli. Ce dernier amour, sans doute non partagé, a suscité une correspondance enflammée qui est parvenue jusqu'à nous.
La lettre à M. Dacier
L'année suivante, Jean-François est sûr d'avoir trouvé la clé des hiéroglyphes : ce serait en quelque sorte un rébus, les dessins symbolisant tantôt des sons (phonogrammes), tantôt des objets (idéogrammes), tantôt des concepts logiques (déterminatifs). Après avoir annoncé sa découverte à son frère, au travail à l'Institut (14 septembre 1822), fou de joie, il s'évanouit et serait resté pendant 5 jours dans le coma. Le 22, il écrit au secrétaire perpétuel de l'académie des Belles-lettres, Dacier, une lettre célèbre déclarant qu'il sait lire les hiéroglyphes.
Il montre également que le zodiaque de Denderah est beaucoup moins ancien que le pensait Fourier et qu'il ne date que des Ptolémées. Fourier lui rend hommage pour cette datation.
L'annonce de cette découverte fait grand bruit. Beaucoup de Français y voient une revanche sur l'Angleterre, ravisseuse de la pierre de Rosette. L'Anglais Young prétend alors avoir découvert le langage des hiéroglyphes avant Jean-François. Sa revendication ne fait qu'accroître la polémique. Tout un clan, derrière les Anglais, ne veut pas reconnaître le mérite de Champollion, à cause de la jalousie de ses pairs ou de son passé politique. Ce clan regroupe la majorité, très conservatrice, des spécialistes en la matière et celle de l'académie des Belles-lettres, qui, d'ailleurs, continuera à refuser la candidature de Jacques-Joseph et n'acceptera celle de Jean-François qu'à la toute dernière extrémité (Dacier, lui, a toujours été favorable aux deux frères). Pour la majorité des Français, Champollion devient bientôt un héros national. Le roi le protège, sur l'intervention de son conseiller privé, le duc de Blacas, qui deviendra son mécène.
En 1824, recommandé, sur l'intervention de Jacques-Joseph, par le prince d'Orléans (futur Louis-Philippe), Jean-François va passer plusieurs mois à Turin, où le roi vient d'acquérir la collection égyptienne de l'aventurier Drovetti, ex-consul de France en Alexandrie ; il sera chargé d'en établir le catalogue. Il est accueilli avec honneur et chaleur par les Italiens. L'année suivante, il s'en va à Rome et se voit félicité par le pape pour sa datation (5) du zodiaque de Denderah : en effet, le pape ne voulait pas admettre qu'il soit antérieur à l'époque supposée du déluge biblique ; il est tellement satisfait de Champollion qu'il veut le nommer cardinal !
En juillet 1828, à 38 ans, Jean-François peut enfin se rendre en Egypte avec une petite équipe, dont son élève italien, Ippolito Rosellini, devenu son adjoint. Le voyage est financé par la France et par le duc de Toscane. Il durera 17 mois. Ce furent des mois de fête et d'enchantement pour Jean-François, bien accueilli par les autorités et très bien servi par une équipe coopérative. Seule la santé n'était pas au rendez-vous.
Champollion était déjà très mal en point avant son départ et, travaillant sans relâche, n'accordait aucun souci à sa santé. A son retour en décembre 1829, il doit subir une quarantaine à Toulon dans un lazaret humide et glacé, lui qui sortait de la chaleur du désert. Il ne s'en remettra pas. Après les Trois glorieuses, le gouvernement de Louis-Philippe crée pour lui en mars 1831 une chaire d'archéologie au collège de France. Il développe une intense activité, partagée entre la gestion de son musée, la préparation de ses cours, le transfert de l'obélisque(6), la rédaction d'une Grammaire égyptienne et celle du rapport sur son expédition... Il trouve le temps d'aller passer trois mois à Figeac fin 1931. Ce ne seront pas des vacances, mais il retrouve ses surs et un peu de santé.
Atteint de la goutte, sans doute de la tuberculose, du diabète et probablement d'une bilarziose contractée en Egypte, il meurt de surmenage et d'épuisement le 4 mars 1832 à 41 ans. Il est enterré, selon sa volonté, auprès de Fourier dans le cimetière du Père Lachaise à Paris.
2. C'est l'empereur romain Théodose qui, en faisant fermer les temples païens en 384, avait fait perdre la mémoire de cette écriture antique qui datait d'avant l'an –3000. Différents chercheurs avaient essayé avant Champollion de percer ce secret, spécialement à partir des monuments égyptiens érigés à Rome. Sur la pierre de Rosette, il était en concurrence avec plusieurs savants, dont le physicien anglais Thomas Young. Retour au texte
3. On parle quelquefois d'une autre écriture égyptienne, le hiératique. Il ne s'agit que d'une transcription cursive des hiéroglyphes. Entre ces deux écritures, la relation est du même type qu'entre notre écriture manuelle et nos caractères d'imprimerie. Retour au texte
4. La statue en marbre sculptée par Bartholdi vers 1875 est au Collège de France. Son ébauche en plâtre a été donnée au musée de Grenoble en 1905 ; le conservateur Andry-Farcy la rétrocéda au lycée Champollion, où elle fut beaucoup dégradée. Restaurée avec bien des difficultés, elle est depuis 1995 abritée par le nouveau musée de Grenoble ; une copie en a été tirée à l'échelle 1 pour le lycée Champollion avec des moyens ultra-modernes (imagerie 3D virtuelle). Retour au texte
5. Bien sûr, Champollion savait très bien que la civilisation égyptienne était bien antérieure au zodiaque de Denderah. La célèbre phrase de Bonaparte : Soldats, du haut de ces pyramides, 40 siècles nous contemplent, était encore au moins de 5 siècles en dessous de la réalité. Retour au texte
6. L'obélisque de 230 tonnes, choisi et négocié par Champollion, a été enlevé à Thèbes en 1832 par l'ingénieur Lebas. Un voilier spécial dut être construit en 1830, le Luxor, une allège à fond plat. Amenée à pied d'uvre grâce à deux crues du Nil successives, l'allège parvint à Paris en décembre 1833, au terme d'un voyage de 12 000 km ayant duré 2 ans et demi. Elle dut encore aller charger un socle de 240 tonnes en granit au bout du Finistère en 1835. L'obélisque a été érigé place de la Concorde le 25 octobre 1836 grâce aux bras de 250 artilleurs dirigés par Lebas. Parmi les inscriptions figurant sur son socle, aucune n'y mentionne le rôle déterminant de Champollion dans cette acquisition.
Page précédente | Page suivante |