Joseph Fourier préfet

Début 1802, Joseph Fourier reprend ses cours à Polytechnique. Le citoyen Fourier, quelquefois appelé directeur d'Egypte, est maintenant professeur à plein titre. En février, Bonaparte le nomme préfet de l'Isère, ce qui contrecarre notablement ses projets, car il espérait faire carrière dans le milieu scientifique parisien, où la majorité des mathématiciens français étaient réunis. De surcroît, sa charge de coordinateur du rapport sur l'Egypte exige la proximité des autres collaborateurs. Or, Grenoble se trouve à 3 jours de diligence de Paris. Il hésite, tarde à rejoindre son poste, mais, en bon serviteur de l'état, il obéit, après avoir consulté à Paris le maximum de documents sur l'astronomie égyptienne et demandé à l'X sa mise en disponibilité provisoire (c'est Poisson qui le remplace).

Fourier n'arrive à Grenoble que le 17 avril. Pour lui, c'est l'exil. Il considère cette nomination comme une disgrâce et n'en comprend pas la raison : il soupçonne son amitié trop marquée pour Kléber et le discours trop élogieux qu'il a prononcé sur sa tombe.

Sous le consulat, les préfets ont un pouvoir étendu. Ils nomment en particulier les maires et les adjoints des petites communes (ceux des grandes sont nommés par le gouvernement). Ils doivent être les leviers de l'action gouvernementale, le moteur unique dans chaque département, lui donner unité, rigueur et célérité, impulser le développement économique et maintenir l'ordre. Un discours de Louis Bonaparte leur précise en outre : Faites que cessent les passions haineuses .... Ils devront donc être en plus des conciliateurs.     (ci-contre Fourier en habit de préfet, musée d'Auxerre)

Administration

Grenoble est alors une cité moyenne d'environ 20 000 habitants. Avant la Révolution, c'était une ville de chicane, dominée par un parlement sourcilleux, prompt à défendre les privilèges de la province et les clauses du traité de transport (rattachement du Dauphiné à la France en 1349). Il y avait 13 fois plus d'avocats que de médecins ! La suppression des parlements avait bouleversé les mœurs et l'activité juridique avait beaucoup décru. Ville frontière, Grenoble sera le siège d'une forte présence militaire. Par contre, l'industrie y était très peu développée et limitée à l'artisanat, axé principalement sur la ganterie. Il n'y avait pas d'usine, uniquement des ateliers. La tannerie, avec ses produits nauséabonds, rendait la ville peu agréable ; de surcroît, les rues étaient tortueuses et des maisons trop hautes cachaient le soleil.

(Ci-contre, la préfecture
au temps de Fourier.
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pour l'agrandir)

A l'époque, la préfecture, toute récente, était hébergée place Saint-André dans une partie de l'ancien hôtel Lesdiguières dont le reste abritait la municipalité. L'hôtel donnait - et donne encore - sur le Jardin de ville, certes agréable, mais le bâtiment lui-même était très délabré, intérieur comme extérieur. Fourier le fera réparer et lui donnera une élégance de bon aloi, mais modeste et sans faste. Il succédait au premier préfet de l'Isère, Ricard, mort un an après son entrée en fonction.

Fourier va prendre son rôle très au sérieux. Il fera exécuter les grands travaux prescrits par Bonaparte, mais œuvrera sans répit pour le bien public, la sécurité, la santé et le mieux-être des Isérois. On le voit par exemple réglementer les heures d'ouverture des cabarets, la taille des barques autorisées à naviguer sur l'Isère, prescrire l'échenillage des arbres, organiser des battues contre les loups, les renards et autres espèces nuisibles, promouvoir l'éclairage des rues en soirée (à la charge des cafetiers et aubergistes). Il cherche à diminuer la fréquence ou la gravité de certains accidents, comme les noyades l'été par baignade dans l'Isère, les incendies des habitations... Il préconisera le remplacement des toits de chaume par des toits en tuiles ou en ardoises. On le verra également lutter pour l'emploi du système métrique, dont l'utilité lui paraissait manifeste.

Tenu d'accomplir une inspection de son département chaque année, il visite les écoles, usines, ateliers, prisons, hospices, mines ... et regarde de très près les conditions d'hygiène et de sécurité autant que le rendement de l'installation.

En échange de ses loyaux services, Bonaparte, devenu Napoléon, décore en 1804 notre préfet de l'ordre tout juste créé de la Légion d'honneur. En 1809, il le nommera baron d'Empire, avec une dotation de 4000 francs. Fourier vivait de son traitement de préfet - qui n'avait d'ailleurs rien de princier. Il prélevait en partie sur son traitement les sommes nécessaires pour mener à bien ses expériences de physique. Il était donc loin d'être fortuné. En 1814, son capital est estimé à moins de 20 000 francs.

Industrie et progrès

Il s'intéressera au problème du blanchissage du linge qui, encore exécuté à l'ancienne, exigeait beaucoup de bois (lequel devenait rare), de main-d'œuvre et de temps. Avec un chauffage au charbon (dit de terre), un nettoyage à la vapeur, un blanchiment à l'eau de Javel (récemment découverte par Berthollet), l'emploi de la potasse,... il montra qu'on économisait sur tous les plans. Un autre exemple de son souci du quotidien : l'emploi d'une navette volante avait doublé le rendement des métiers à tisser le coton dans le nord de la France ; les tisseurs du Voironnais avaient voulu l'introduire sur leurs métiers à chanvre, mais elle ne fonctionnait pas (1804). Fourier alerté, étudie le problème sur place et fait venir un ouvrier piémontais réputé pour son habileté : il résoudra la difficulté et Fourier lui facilitera son installation à Grenoble.

Il devait faire chaque année une tournée dans son département. Il en fera beaucoup plus. On le voit visiter les chantiers, les manufactures, les mines, les écoles, les hôpitaux, les prisons ... L'attention qu'il porte aux problèmes de ses administrés, les conseils qu'il donne parfois sont très appréciés. Les visites industrielles ne sont certes pas pour lui une corvée. En particulier, il a été très intéressé par les manufactures Vaucanson à La Sône (1804), les usines textiles de Vienne... Dans les mines de la Mure, il s'intéresse bien sûr aux conditions de travail, d'hygiène et de sécurité des ouvriers, à la qualité de l'outillage ... autant qu'au rendement ; il est très intéressé également par la croissance de la température avec la profondeur et fera mesurer ce phénomène avec soin.

Enseignement

Fourier s'occupe de très près, bien sûr, de l'enseignement. En particulier, après la suppression des Ecoles centrales, un lycée ouvre ses portes à Grenoble en novembre 1804. Le botaniste Dominique Villars y enseigne (il sera nommé doyen de la Faculté des sciences de Strasbourg en 1805). Le préfet recrute des élèves pour le lycée, fait passer lui-même des examens... L'instruction y est gratuite, mais la discipline y est quelque peu militaire (lever à 5h30, maniement d'armes...). Fourier visite également sans relâche les écoles secondaires et celles d'enseignement professionnel ; il interroge les élèves tout en sachant se mettre à leur niveau, et va jusqu'à ajouter des prix pour des élèves tirés au sort. Il sait dénicher les jeunes talents : c'est ainsi qu'il remarquera Jean-François Champollion et Louis Vicat, les conseillant tous deux avec bonheur dans le choix de leurs études.

Fourier mettra en place en 1810 l'Université de Grenoble décidée en 1808. Il n'y avait pas de recteur à l'époque ; c'est le préfet qui en faisait fonction. Il offrira la chaire de littérature grecque à Champollion-Figeac et un poste de professeur suppléant à son jeune frère (qui a 20 ans). Il veillera également sur les acquisitions de la bibliothèque de Grenoble et tiendra à ce qu'elle dispose de livres récents et de récits de voyage.

Fourier, homme de grande culture, manifestera en d'autres occasions son souci pour la conservation des témoignages du passé ; en particulier, il luttera - en vain - contre la dispersion du mobilier de la Grande chartreuse après la (première) expulsion des moines.

Servitudes

Son devoir de préfet lui fut parfois pénible. Il n'appréciait guère les restrictions à la liberté du citoyen. Par exemple, son ami, Champollion-Figeac était rédacteur du Journal de l'Isère dont le ton était assez libre. La feuille était souvent censurée par le gouvernement. En 1812, pendant une absence de Fourier, Champollion fut limogé. Quand il regagna la préfecture, Fourier ne chercha pas de faux-fuyants, il confirma la sanction. Les deux amis étaient suffisamment intelligents pour ne pas se brouiller.

Autre point épineux, celui de la religion. En 1801, Bonaparte signe un concordat avec le pape. Fourier doit rallier le clergé au nouveau régime. Le 15 août 1803, une cérémonie se déroule à Grenoble avec prestation de serment au préfet de la part des ecclésiastiques. C'est le préfet qui doit se rendre à la cathédrale où il est reçu avec honneurs par l'évêque. Fourier prononce un discours dans lequel il parle d'équité, de modération... Cette cérémonie a dû lui en coûter, mais ses rapports avec l'Eglise seront tout à fait affables et cordiaux. Il se souvient sûrement qu'il a porté l'habit autrefois, mais il reste strictement laïc. Plus tard, par deux fois, il aurait dû recevoir le pape Pie VII à Grenoble : la première fois, il réussit à le faire passer par Chambéry (le pape allait sacrer Napoléon à Paris et chercher quelques concessions sur le concordat) ; la seconde fois en 1809, un déplacement à Paris lui a évité le désagrément d'accueillir ce même pape prisonnier et déporté (le pape a d'ailleurs logé à la préfecture pendant deux semaines, puis Napoléon l'a fait transférer à Savone[3]).

Une autre obligation plus pénible encore : la conscription. Il devait fournir un contingent donné de soldats aux armées napoléoniennes, comme autrefois à celles de la République. Le prestige de l'armée aidant, ce ne fut pas trop difficile jusque vers 1807 ; l'Isère fournissait jusqu'à deux fois plus que le nombre exigé. Le recrutement devint ensuite bien plus délicat ; en 1813, nombre de jeunes gens allaient jusqu'à se mutiler volontairement pour être déclarés inaptes ; il faudra les punir. La levée en masse en 1813 et 14 fut particulièrement impopulaire. C'est à cause de cette oppression que Fourier se détacha petit à petit de Bonaparte.



Notes
1. La bibliothèque de Grenoble avait été fondée en 1772. Jean de Caulet, évêque de Grenoble pendant 45 ans, avait réuni chez lui une bibliothèque exceptionnelle de 33 600 livres ; elle fut mise en vente à sa mort (1771) par son héritier. Des offres d'achat parvenaient de l'étranger, en particulier de Russie. Des lettrés grenoblois, dont l'imprimeur Faure, s'en émurent, se constituèrent en société littéraire, embryon de l'Académie delphinale, et organisèrent une souscription qui remporta un franc succès ; elle couvrit largement le prix d'achat de la bibliothèque de Caulet qui resta ainsi à Grenoble. Elle s'enrichit bien vite grâce à des acquisitions ou des dons. En particulier, dès avant la Révolution, on pouvait y trouver des momies et des antiquités égyptiennes.     Retour au texte

2. Louis Vicat. Pour en connaître plus sur cet ingénieur, on peut se reporter à cette page sur Louis Vicat.           Retour au texte

3. A propos du pape. Ne pas confondre cet épisode avec le passage de son prédécesseur Pie VI à Grenoble en 1799. Ce dernier, hostile à la Constitution civile du clergé, avait frappé d'interdit les évêques et les prêtres qui l'avaient acceptée. Il s'ensuivit l'occupation des états pontificaux d'Avignon, puis une révolution à Rome, fomentée par les Français. Pie VI, malade et âgé de 80 ans, est fait prisonnier, emmené à Sienne, puis à Grenoble (où il fut reçu avec vénération par les habitants et avec déférence par le commissaire exécutif André Réal). Trois jours plus tard, il sera transféré à Valence où il mourra.


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